top of page

Blogs

Blog Article # 3

July 22, 2026

Saṅkalpa : une volonté unifiée

Introduction

 

Enseigner le sanskrit, c'est souvent apprendre à dépasser les traductions trop rapides.

Saṅkalpa (सङ्कल्प) en est un exemple particulièrement intéressant. Selon les contextes, on le traduit par « intention », « résolution », « détermination », « décision » ou encore « vœu ». Chacune de ces traductions est pertinente, mais aucune ne suffit à elle seule à rendre toute la richesse du terme.

 

Car un mot sanskrit ne se réduit pas toujours à son équivalent dans une autre langue. Il possède une structure, une histoire et un champ sémantique qui peuvent nous aider à mieux comprendre la pensée qu'il exprime.

Saṅkalpa est ainsi bien plus qu'une simple « bonne résolution ».

Il désigne une intention qui a pris forme, qui s'est clarifiée et qui s'oriente vers une direction précise.

Que signifie saṅkalpa ?

Le substantif saṅkalpa (सङ्कल्प) est traditionnellement rattaché à la racine verbale √kḷp (कॢप्), qui exprime notamment les notions d'aptitude, de convenance, de possibilité ou de ce qui est approprié.

La forme kalpa appartient au même ensemble lexical.

Au mot est associé le préfixe sam-, qui exprime notamment l'idée de réunion, de rassemblement, de totalité ou de convergence.

sankalp.jpeg

On retrouve cette idée de réunion dans de nombreux mots sanskrits :

  • saṃ-gama : rencontre, réunion ; 

  • saṃ-yoga : union, association ; 

  • saṃ-graha : rassemblement, collection ; 

  • saṃ-kalpa : intention déterminée, résolution.

  •  

Il faut cependant être précis : cette analyse ne signifie pas que saṅkalpa se traduit littéralement par « rassemblement de toutes les facultés ».

Il s'agit plutôt d'une manière d'explorer la structure du mot et le champ de sens auquel elle nous invite.

Dans son usage courant et philosophique, saṅkalpa désigne une intention déterminée, une résolution ou une décision intérieure.

Ce n'est donc pas simplement :

« J'aimerais que cela arrive. »

C'est davantage :

« Voici la direction que je choisis de donner à mon action. »

De l'envie à l'intention

Nous avons tous de nombreux désirs. Nous voulons commencer quelque chose. Nous voulons arrêter quelque chose. Nous voulons changer quelque chose.

Mais un désir ne devient pas automatiquement une intention véritable. On peut souhaiter pratiquer davantage le yoga sans jamais dérouler son tapis. On peut vouloir être plus calme sans jamais observer les situations qui nous font perdre notre équilibre. On peut désirer apprendre le sanskrit sans jamais consacrer un moment régulier à l'étude.

Le saṅkalpa apparaît lorsque l'intention commence à prendre une forme concrète.

Il ne s'agit plus seulement de désirer un résultat.

Il s'agit de rassembler son attention et son énergie autour d'une direction.

C'est pourquoi l'on peut distinguer :

icchā — le désir, le souhait, l'envie ;

et

saṅkalpa — l'intention devenue résolution, orientation consciente et déterminée.

Le saṅkalpa ne signifie pas nécessairement que nous contrôlerons le résultat. Il signifie que nous devenons plus conscients de la direction que nous choisissons de donner à notre action.

Saṅkalpa et vikalpa

Un bref contraste avec vikalpa permet d'éclairer le terme.

Les deux mots appartiennent au même environnement lexical autour de kalpa, mais leurs préfixes introduisent des directions différentes :

  • sam- évoque notamment la réunion et la convergence ; 

  • vi- peut exprimer la distinction, la séparation ou la différenciation. 

Dans les Yoga Sūtra de Patañjali, vikalpa possède un sens technique précis. Il désigne une construction conceptuelle qui repose sur les mots, sans nécessairement correspondre à un objet réel :

śabda-jñānānupātī vastu-śūnyo vikalpaḥ
vikalpa est une connaissance qui suit les mots mais qui est dépourvue d'objet réel.
— Yoga Sūtra I.9

Sans faire de saṅkalpa et de vikalpa des opposés absolus, le contraste est néanmoins intéressant pour notre réflexion. Le mental peut se disperser dans les possibilités, les scénarios et les constructions. Le saṅkalpa, lui, nous invite à donner une direction consciente à notre énergie. Non pas à supprimer toutes les possibilités. Mais à choisir consciemment où nous voulons porter notre attention.

Le saṅkalpa dans notre vie yogique

Dans la pratique du yoga, le saṅkalpa ne devrait pas être une simple phrase positive répétée mécaniquement. Il peut devenir une véritable pratique d'observation intérieure.

Avant de commencer une séance, nous pouvons nous demander. Quelle qualité ai-je besoin de cultiver aujourd'hui? La stabilité ? La patience ? Le courage ?

Le saṅkalpa peut alors devenir une direction intérieure pour la pratique. Il ne s'agit pas de forcer l'expérience. Il s'agit de savoir vers quoi nous choisissons d'orienter notre attention.

Le yoga nous montre rapidement la différence entre une intention et une volonté de contrôle. Nous pouvons avoir l'intention de rester présents dans une posture. Mais nous ne pouvons pas toujours contrôler ce que nous ressentons. Le saṅkalpa ne consiste donc pas à réussir parfaitement. Il consiste à revenir à la direction choisie.

Encore et encore.

La pratique elle-même devient alors un exercice de volonté unifiée.

En dehors du tapis

Le véritable test du saṅkalpa se trouve peut-être dans notre vie quotidienne.

Une intention comme : « Je veux être plus conscient. » reste très générale.

Mais elle peut devenir :

« Aujourd'hui, avant de répondre dans une situation difficile, je prendrai une respiration consciente. »

Une direction devient alors une action. Une action répétée devient une habitude. Et une habitude peut progressivement transformer notre manière d'être. Le saṅkalpa ne nous demande donc pas de transformer toute notre vie en un seul jour. Il nous demande de reconnaître une direction et de lui rester fidèle dans nos actes.

Le piège de l'exigence

Il existe cependant un piège. Nous pouvons transformer le saṅkalpa en une nouvelle exigence envers nous-mêmes. Donc faisons attention ! Au lieu de se dire « « Je dois changer. »

Nous pouvons se dire :

« Aujourd'hui, je choisis de cultiver davantage la présence. » sans exiger de nous-mêmes une perfection immédiate. Le saṅkalpa n'est pas la promesse que tout se déroulera comme nous le souhaitons. C'est une manière de clarifier notre participation à ce qui est entre nos mains.

Conclusion

​​

Saṅkalpa n'est ni un simple souhait, ni une motivation passagère, ni une formule magique. C'est une intention qui a pris une direction. Une énergie intérieure qui cesse de se disperser et commence à s'orienter consciemment.

Dans notre pratique du yoga, le saṅkalpa peut nous aider à passer :

du désir à l'intention ;

de l'intention à l'action ;

de l'action répétée à la transformation.

Mais peut-être faut-il également se poser une question essentielle :

Alors, plutôt que de nous demander simplement :

« Que veux-je obtenir ? » nous pouvons nous demander :

« Quelle direction est-ce que je choisis de donner à mon énergie, à mon attention et à mes actions ? »

C'est peut-être là que commence le véritable saṅkalpa.

Blog Article # 2

May 18, 2026

Śreyas et Preyas – le choix fondamental

L’humain est constamment confronté à un choix subtil mais décisif : suivre ce qui est immédiatement agréable, ou avancer vers ce qui est véritablement bénéfique à long terme. La Kaṭha Upaniṣad nomme cette tension intemporelle preyas et śreyas — la voie du plaisir et celle du bien véritable. Tandis que preyas séduit les sens par la gratification immédiate, śreyas demande discernement, patience et maturité intérieure. Cet enseignement ancien reste profondément actuel, car il nous invite à nous interroger : choisissons-nous ce qui nous plaît maintenant, ou ce qui nous fait grandir durablement ?

Verset de Kaṭhopaniṣad​

श्रेयश्च प्रेयश्च मनुष्यमेतः
तौ सम्परीत्य विविनक्ति धीरः ।
श्रेयो हि धीरः अभि प्रेयसो वृणीते
प्रेयो मन्दो योगक्षेमाद् वृणीते ॥                                   

                                         Katha Upanishad 1.2.2

śreyaś ca preyaś ca manuṣyam etas
tau samparītya vivinakti dhīraḥ |
śreyo hi dhīro ’bhi preyaso vṛṇīte
preyo mando yoga-kṣemād vṛṇīte ||

vedavyas.jpg

Traduction

Le bien véritable (śreyas) et l’agréable (preyas) se présentent tous deux à l’être humain. Le sage, après les avoir examinés attentivement, les distingue l’un de l’autre.
Le sage choisit le bien véritable plutôt que l’agréable, tandis que l’homme peu réfléchi choisit l’agréable pour préserver son confort et ses acquisitions. 

Elaboration

Ce verset est l’un des enseignements les plus célèbres de la Upaniṣad. Il présente une distinction fondamentale entre :

  • śreyas → ce qui est véritablement bénéfique, élevé, porteur de croissance intérieure et de libération ; 

  • preyas → ce qui est plaisant, immédiat, confortable et séduisant pour les sens. 

Selon l’enseignement des Upaniṣads, ces deux voies se présentent constamment dans la vie humaine.

Le texte explique que le dhīraḥ — la personne sage, réfléchie et dotée de discernement — prend le temps d’observer et de distinguer ces deux orientations avant de faire son choix. Elle privilégie ce qui mène à une évolution profonde, même si cela demande effort, discipline ou patience. 

[Le mot dhīraḥ est souvent utilisé en sanskrit pour parler d’une personne qui est patient.]

     

      À l’inverse, la personne qualifiée ici de mandaḥ (« peu réfléchie », « immature spirituellement ») choisit principalement ce qui procure sécurité, confort ou satisfaction immédiate.
Le mot yoga-kṣema désigne ici :

  • L’acquisition de ce que l’on ne possède pas encore, 

  • Et la protection de ce que l’on possède déjà. 

Ainsi, cette Upaniṣad souligne une idée centrale de la philosophie indienne :
la maturité spirituelle repose sur le discernement (viveka) entre l’éphémère et l’essentiel.

       Dans son sens véritable, preyas désigne ce qui procure un plaisir immédiat aux sens. Il s’agit des expériences agréables nées du contact entre les sens et les objets extérieurs. Ces plaisirs semblent séduisants au premier abord : ils donnent une satisfaction rapide, comparable à un nectar au premier goût. Cependant, ce plaisir contient en lui une forme de poison caché, car il est éphémère et finit souvent par conduire à l’attachement, à la frustration ou à la déception.

       À l’inverse, śreyas représente ce qui est profondément bénéfique pour l’être humain. Ce n’est pas forcément ce qui paraît agréable immédiatement. Le chemin du śreyas peut parfois demander effort, discipline, patience ou renoncement. Au début, il peut même sembler difficile ou inconfortable — « comme un poison » — mais il conduit finalement à une joie durable et à une croissance intérieure authentique.

Soulignons donc :

  • preyas nourrit principalement les désirs sensoriels et les satisfactions passagères

  • śreyas favorise l’évolution de l’Ātman, le développement intérieur et la réalisation spirituelle. 

En choisissant śreyas, l’individu se dirige progressivement vers une forme de bonheur plus profond, stable et durable, que les textes spirituels décrivent symboliquement comme « le nectar de l’immortalité ». 

 

Cette idée rejoint également l’enseignement de la Bhagawad Gita, où certains plaisirs sont décrits comme agréables au début mais douloureux à long terme, alors que la véritable sagesse mène à une paix intérieure durable.


 

Verset de la Bhagawad Gita  

kārpaṇya-doṣopahata-svabhāvaḥ
pṛcchāmi tvāṁ dharma-sammūḍha-cetāḥ |
yac chreyaḥ syān niścitaṁ brūhi tan me
śiṣyas te ’haṁ śādhi māṁ tvāṁ prapannam || 

                                                                               Bhagawad Gita 02:07

« Ma nature est accablée par la faiblesse et mon esprit est troublé au sujet du dharma.
Je te demande de me dire avec certitude ce qui est véritablement bon (śreyas) pour moi. Je suis ton disciple ; instruis-moi, moi qui me réfugie auprès de toi. »

Ici, Arjuna ne demande pas ce qui est agréable, facile, ni émotionnellement réconfortant, mais ce qui est śreyas_ce qui est profondément juste et bénéfique pour son évolution intérieure.

Puissions-nous tous cultiver le viveka, ce discernement intérieur, afin de choisir śreyas plutôt que preyas. Et puissions-nous aussi avoir la force et la constance de suivre ce choix, même lorsque le chemin demande effort, patience et dépassement de soi, afin de nous orienter vers une joie plus profonde et durable.

Namaste. Śubhamastu.

Blog Article # 1

November 10, 2025

Agni – Le Feu Sacré

Verset védique​

अग्निमीळे पुरोहितं यज्ञस्य देवं ऋत्विजम् ।
होतारं रत्नधातमम् ॥                                  

                                         Ṛgveda 1.1.1

agním īḷe purohitaṃ yajñasya devaṃ ṛtvijam |
hotāraṃ ratnadhātamam ||

Traduction

J’honore Agni, le prêtre du sacrifice, le divin officiant du rite,
le messager ardent, dispensateur suprême des trésors célestes.

20250816_180413.jpg

Agni : le principe du lien et de la transformation

Agni est le premier mot du Ṛgveda, la première invocation de toute la littérature sanskrite. Cela n’est pas un hasard : les sages védiques plaçaient le feu au commencement de toute quête spirituelle.

Dans la vision védique, Agni n’est pas seulement le feu matériel, mais le principe de la conscience active, la lumière divine présente dans toute création. Il est la bouche des dieux (devānām mukham), celui qui transforme les offrandes humaines en vibrations spirituelles et les transporte vers les mondes célestes.

अग्निर्मुखं प्रजापतिः ।
agniḥ mukhaṃ prajāpatiḥ — Taittirīya Saṃhitā 1.1.10

“Agni est la bouche du Créateur.”

Le feu devient ainsi le médiateur cosmique, celui qui relie l’homme à l’ordre universel (ṛta). Dans chaque rite, dans chaque prière, Agni agit comme un pont de lumière entre le visible et l’invisible.

 

Les trois dimensions d’Agni

Dans la cosmologie védique, Agni réside dans trois mondes (trīṇi rocanāni) :

  1. Bhūr – sur la terre, comme feu du foyer et chaleur vitale.

  2. Bhuvaḥ – dans l’atmosphère, comme foudre et énergie subtile.

  3. Svaḥ – dans le ciel, comme soleil, feu de connaissance.

Ces trois feux symbolisent les trois plans de l’être humain : le corps, la vitalité et l’esprit. Dans le yoga, ils correspondent aux trois niveaux d’Agni intérieur :

  • jāṭharāgni, feu digestif,

  • hṛdayāgni, feu du cœur,

  • jñānāgni, feu de la connaissance.

Agni devient donc le symbole universel de la transformation : il consume l’ignorance, purifie la matière et élève la conscience vers sa nature lumineuse.

 

Agni et Sri Aurobindo

    Pour Sri Aurobindo, Agni est la Volonté divine (Tapas) à l’œuvre dans l’univers. Il symbolise la flamme évolutive qui pousse la conscience humaine à s’élever vers le divin. Dans chaque être, cette énergie de feu cherche à transformer le mental, la vie et la matière en instruments de la Lumière suprême. Agni devient ainsi l’aspiration même de l’âme : la force qui consume les ténèbres intérieures pour révéler la pureté originelle du Soi. Agni, principe de la transformation sacrée, demeure toujours vivant dans le cœur de l’homme. Il est la conscience ardente qui relie l’humain au divin, le feu du yoga, le gardien du passage vers la clarté suprême.

    Méditer sur Agni, c’est reconnaître en soi le principe universel du feu sacré : une énergie de conscience qui éclaire, purifie et transforme. Ce feu, appelé antar-agni dans la tradition védique, n’est pas seulement une flamme symbolique, mais le mouvement intérieur de la volonté divine (daivī śakti) œuvrant dans l’être humain.

     À chaque souffle, nous pouvons percevoir ce feu subtil — il anime la pensée, inspire la parole, et soutient l’élan spirituel. Lorsque les anciens ṛṣi-s offraient le yajña dans la flamme extérieure, ils évoquaient en réalité ce sacrifice intérieur : l’acte par lequel l’homme dépose dans le feu de la conscience ses limitations, afin que tout soit transmué en lumière. Agni demeure ainsi le symbole de la transformation intégrale — de la matière en vie, de la vie en esprit, et de l’esprit en pure clarté. Dans ce sens, il n’est pas seulement le feu du rite, mais le témoin du voyage de la conscience vers le Divin.

  • Instagram
  • YouTube
  • LinkedIn
  • Facebook
new logo_edited_edited.png
bottom of page